Face à l’inaction européenne en Arménie, reconstruisons notre politique de sécurité

FIGAROVOX/TRIBUNE – Après la guerre ayant opposé l’Arménie et l’Azerbaïdjan, une délégation parlementaire française qui s’est rendue sur place alerte sur les nouvelles menaces qui pèsent sur l’Europe, et sur la nécessité de repenser les politiques de sécurité française et européenne en conséquence.

Une tribune collective, signée Guy Teissier, député, président du Cercle d’Amitié France-Artsakh, Valérie Boyer, sénatrice, membre du Cercle d’Amitié France-Artsakh, Marguerite Deprez-Audebert, députée, Xavier Breton, député, Jean-Pierre Cubertafon, député, membre du Cercle d’Amitié France-Artsakh et François Pupponi, député, Vice-Président du Cercle d’Amitié France-Artsakh

D’Arménie, nous revenons dévastés. Du 24 au 29 avril, notre délégation du Cercle d’Amitié France-Artsakh s’est rendue au pays du mont Ararat et dans la petite république voisine du Haut-Karabagh afin de témoigner de l’amitié de la France à une nation durement éprouvée par une guerre perdue ; perdue face à des forces incomparablement supérieures, des forces infiniment hostiles et sous l’œil impavide d’un Occident aussi diverti par le grand spectacle des élections américaines qu’il était claquemuré par les peurs archaïques que suscite l’épidémie de Covid-19.

En Europe, les progrès démiurgiques de la médecine avaient – croyait-on – évacué une mort désormais perçue comme scandaleuse et insensée. En Arménie, nous avons vu que la mort garde un sens, celui du sacrifice, celui de la défense des siens, celui de la Nation. Oui, nous avons vu les tombes encore fraîches du cimetière militaire de Yerablour, les mères et les sœurs éplorées, les pères fous de douleur, les inconsolables épouses et les veuves blanches, recueillis ou hébétés sur les milliers de sépultures de gamins de vingt ans. Oui nous avons vu les cohortes de réfugiés hâves et démunis qui se pressent aux frontières de leurs terres désormais occupées par la dictature d’Azerbaïdjan. Oui nous avons vu les checkpoints tenus par des conscrits russes bienveillants au cœur d’un Artsakh désormais amputé de sa partie méridionale et de Chouchi, sa capitale culturelle. Oui nous avons vu à moins de vingt mètres de la ligne de démarcation les visages féroces, radicalement étrangers et hostiles et pourtant indiscutablement humains des soldats azerbaïdjanais ; Oui nous avons vu à moins de cinq cents mètres la cathédrale emblématique de Chouchi en passe d’être défigurée et désarménisée comme a été rasée il y a peu l’église du narthex vert (Ganatch Jam) qui n’existe déjà plus. Oui nous comprenons désormais le sens des paroles du précédent Catholicos – l’autorité suprême de l’Église autocéphale arménienne – lorsqu’il affirmait que «les Occidentaux connaissent le Christ mais non plus la crucifixion». Avec les Arméniens, nous avons redécouvert ce qu’être crucifié veut dire.

Le Karabagh est notre Guernica

Au-delà de l’émotion, il est une erreur qui nous serait funeste : celle qui consisterait à considérer que ce massacre ne nous concerne guère ; qu’il s’agit d’un de ces incompréhensibles conflits ethniques que le sens de l’histoire aura tôt fait de reléguer au rang des horreurs du passé. Non ! Cette agression aux accents exterminateurs commise par l’Azerbaïdjan à l’encontre des Arméniens d’Artsakh n’est en aucun cas un conflit local. Non ! Nous ne pouvons pas ne pas convoquer ni les discours profondément racistes du dictateur azerbaïdjanais Ilham Aliev, promettant de «chasser les Arméniens comme des chiens», ni leur traduction en acte qu’est le «musée de l’horreur» inauguré à Bakou et déshumanisant encore plus ces Arméniens aux yeux d’une population déjà endoctrinée à la haine. Cela nous rappelle par trop l’exposition de propagande antisémite du «Juif éternel» organisée en 1937 par les nazis comme, par ailleurs, cette guerre fait ressurgir le sinistre spectre du génocide arménien de 1915. Du reste, si les Arméniens ont bien perdu cette guerre, ce n’est pas tant le maître de Bakou qui l’a gagnée que la Turquie sa suzeraine, ses supplétifs djihadistes et ses drones bayraktar. Pour Erdogan, le président turc, le Karabagh n’a été qu’un galop d’essai. Nous devons quant à nous le prendre pour ce qu’il est, au sens militaire comme au sens politique : notre Guernica.